TEMOIGNAGE : « Lundi je vais appeler mon papa »

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TEMOIGNAGE – Oumar sanglote devant les toilettes. Autour de lui, plusieurs jeunes hommes discutent, ils n’arrivent pas à fermer l’œil, encore traumatisés après le sauvetage de leur canot pneumatique qui a tourné au drame quelques heures plus tôt. Cet après-midi là, alors que l’Aquariuss’approchait de leur canot près de 70 personnes se sont jetées à l’eau sous l’effet de la panique, des inhalations d’essences et des brûlures causées par les fuites de carburant. Un cauchemar pour les sauveteurs de SOS MEDITERRANEE, qui sont cependant parvenus à sauver 114 personnes sur les 119 qui avaient embarqué à bord de ce canot. Cinq corps sans vie gisaient au fond du canot pneumatique à la fin des opérations de sauvetage. Placé dans des « body bags », les corps ont été récupérés un à un puis, puis placés sur le pont avant de l’Aquarius.

Passée la panique, fini le sauvetage, les compagnons d’infortune de ces cinq victimes se sont rapidement rendu compte de l’absence de leurs amis.

« Je suis triste parce que je pense à mon ami qui est mort dans le bateau. Il s’appelait Oumar comme moi. Comme on avait le même prénom, les autres nous disaient « Ouma Ouma », c’est comme ça qu’au pays on appelle les gens qui ont le même prénom. Et je connaissais aussi un autre de ceux qui sont morts, on s’était rencontrés en Algérie, on échangeait, on mangeait ensemble »raconte Oumar, entre deux sanglots. « Comme je ne les voyais pas ici sur le bateau, j’ai compris qu’ils étaient morts. On parle d’eux, parce qu’on n’arrive pas à dormir ».

Autour d’Oumar, les autres parlent de ce qu’il s’est passé, ils décortiquent les évènements, encore et encore. « Oumar était imam, avant de monter sur le bateau il nous disait de ne pas paniquer! C’est lui qui était calme, comme s’il voyait sa mort venir. Et puis après ici quand finalement je suis arrivé à bord de votre bateau je ne l’ai pas vu. Je me suis dit soit il est dans la mer, soit il est en Italie, parce qu’à un moment je n’étais plus aussi sûr qu’il soit monté sur le canot au départ de la Libye ». Oumar s’explique. « Vous comprenez on était pressés d’aller dans la mer. On est montés sur le canot dans la précipitation, moi j’étais assis à l’intérieur, je n’ai pas vu les vagues. Mais sur les côtés, les gens avaient peur. Certains ont été brûlés par l’essence, beaucoup ont bu de l’eau de mer. Les bidons d’essence se sont cassés quand on est montés dessus pour faire signe, parce que c’était des bidons de mauvaise qualité. Moi aussi, l’essence me brûlait, c’est pour ça qu’à un moment j’ai sauté dans la mer ». De loin, depuis le pont arrière de l’Aquarius on pouvait en effet voir les passagers du zodiac agiter ces bidons, comme pour prévenir les sauveteurs de l’urgence.

« Quand nous sommes arrivés sur le bateau ici, nous avons pu tout de suite nous doucher pour enlever l’essence qui nous brûlait la peau. C’était une seconde chance. A ce moment là, je croyais que tout le monde état vivant, je ne me suis pas rendu compte tout de suite qu’Oumar n’était pas là ». Il demande s’il peut voir des photos du corps de son compagnon. Plus tard, ceux qui auront vu le cadvre, raconteront que le visage du jeune homme avait été brûlé, rongé par le mélange d’eau de mer et de carburant.

Le lendemain matin, Oumar retrouve le sourire, malgré une nuit sans sommeil tandis que 23 rescapés du naufrage d’un bateau pneumatique sont transbordés à bord de l’Aquarius. Ces 23 survivants ont été secourus la veille par le pétrolier Maerck Erin. « Dans ce naufrage il y a eu 99 morts. Il y a ce petit guinéen de 15 ans parmi les 23 survivants, c’est à mon tour de lui remonter le moral. Il est plus abattu que moi, je dois l’aider » raconte le jeune homme.

Et peu à peu les heures passent et il prend du recul. «Ce que je retiens de ce voyage c’est que ce qui compte ce n’est pas le courage, ni l’argent, c’est la chance. C’est comme si en mettant le pied sur votre bateau, ici, on était né une deuxième fois. C’est une seconde chance qu’on nous donne » explique-t-il. Si c’était à refaire, il ne le referait sûrement pas. « Quand on parle de la Libye on est un peu tristes. En Libye je suis resté deux semaines, on ne mangeait que deux fois par jour, du riz et des spaghettis, il y avait en moyenne 7 personnes pour un plat. Mon ami Oumar, il comprenait l’arabe et il nous expliquait ce que disaient les gardes. Mais eux ils nous giflaient, ils nous frappaient si on parlait entre nous ».

Malgré le cauchemar vécu en mer la veille, Oumar raconte avoir eu plus peur dans le désert – qu’il appelle « la mer de sable » – que dans la mer, qu’il avait déjà vue « en vacances, à Abidjan ». L’imaginer en maillot de bain, jouer au football sur la plage d’Abidjan avec ses amis, plutôt que sur ce bateau, grelottant et pleurant ses amis noyés, a quelque chose de réconfortant.

Mais la pluie se met à tomber à grosses gouttes et interrompt notre conversation. Un orage violent orage s’abat sur l’Aquarius qui s’approche des côtes italiennes. Il faut distribuer d’urgence des couvertures de survie, trouver un abri. Ce voyage nous semble interminable à nous… que doit-il en être pour eux ?

Quelques minutes plus tard, je retrouve Oumar, emmitouflé dans sa cape dorée. Il a hâte d’arriver en Europe pour pouvoir prévenir sa famille. « On voudrait pouvoir informer nos parents qu’on a été sauvés. Pour eux c’est une souffrance mortelle de ne pas savoir où nous sommes. Lundi je vais appeler mon papa. Les amis, la famille me manquent. Mais quand ils vont savoir que je suis en Europe ce sera une grande joie pour eux et puis avec vous ici sur le bateau c’est une nouvelle famille donc ça passe un peu ». Il promet qu’en Italie il ira à l’école et qu’il fera de son mieux pour obtenir des diplômes. « D’abord je vais m’adapter à la vie en Italie, ensuite je vais aller à l’école pour apprendre, pour me former et puis une fois que j’aurai un diplôme je rentrerai au pays » espère-t-il.

Oumar voudrait devenir ingénieur en génie civil. « En étant au pays ce n’est pas évident. La plupart des ingénieurs sont formés en Europe et ce n’est pas facile d’avoir des visas pour aller en France. D’autres ont la chance d’aller en avion, c’est plus rapide. Mais pas nous ». Oumar a donc risqué sa vie pour venir étudier en Europe. Mon esprit s’évade quelques années en arrière et s’arrête sur le campus universitaire où je faisais mon année Erasmus, à l’étranger. Le décalage entre nos vies et les leurs est embarrassante.

Oumar se sent mieux, maintenant qu’il m’a raconté son histoire, qu’il a pu parler. « Nous sommes amis pour toujours maintenant, pas vrai ? Vous viendrez en Cote d’Ivoire, chez moi je voudrais vous inviter pour Tabaski, c’est une grande fête chez nous ». La générosité de ces hommes aux pieds nus est troublante. Mais pas le temps de s’émouvoir trop longtemps, la pluie redouble d’ardeur, Oumar rejoint ses camarades et tous disparaissent peu à peu enveloppés dans leurs couvertures grises. Il n’a plus que quelques heures à tenir avant d’arriver, enfin, en Europe… et de pouvoir appeler son papa.

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