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06/04/2021 01:41

Terrorisme : Aïda Sagna ou le procès de la filière jihadiste du Lac Rose.

C’est une quinquagénaire qui s’est retrouvée ce mardi 6 avril devant la chambre criminelle spéciale siégeant en formation spéciale au tribunal de grande instance hors classe de Dakar pour quatre chefs d’accusation. Rapatriée de la Libye en février 2018, Aïda Sagna est poursuivie pour actes de terrorisme, association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste, financement du terrorisme, apologie du terrorisme et recrutement de personnes en vue de participer à un acte terroriste. En réalité, ce qui est reproché à l’ancienne surveillante dans une école franco-arabe de la banlieue dakaroise, c’est de s’être rendue en Libye pour grossir les rangs de l’État Islamique. 

Selon l’accusation, Aïda Sagna a quitté le Sénégal pour prêter main forte à l’organisation terroriste qui contrôlait entre 2014 et 2016 des villes en Libye. Ce que l’accusée a vivement contesté. Aïda Sagna a argué s’être rendue en Libye pour se soigner et que sa première destination était la Tunisie. Comment donc elle s’est retrouvée à Sabratha que l’État Islamique a infiltré et a tenté de récupérer dans ses velléités d’expansion en Libye après la prise de Syrte et d’autres villes. L’accusée campe sur sa position en précisant qu’elle était avec des tunisiens. 

À l’époque, il avait été rapporté qu’une sénégalaise aurait déclenché sa ceinture d’explosifs à Sabratha car elle ne voulait pas se faire capturer par les forces libyennes. Cet acte terroriste aurait même été salué par l’un des chefs de la colonie sénégalaise à Syrte dans un enregistrement audio. Dans cet élément sonore versé dans le dossier, Mohamed Lamine Diop magnifie l’acte d’une certaine Sokhna Aïda et présente ses condoléances au Sénégal mais surtout à « Grand Ndiaye ». Ce dernier qui est censé être Lamine Ndiaye, était l’époux de l’accusée. 

Mais au prétoire, Aïda Sagna a nié avoir trempé dans une quelconque activité terroriste en terre libyenne. Dans son argumentaire, l’ancienne enseignante prétend qu’elle habitait loin des zones de combat. « J’ai entendu un bombardement et c’était la première fois que je me sentais vraiment en danger dans cette ville », a affirmé l’accusée qui a pourtant fait deux ans de détention en Libye pour son appartenance supposée à l’Etat Islamique.

Un mari radicaliste, ça change une femme ?

Mais si Aïda Sagna a passé presque six ans de sa vie en prison (2 en Libye et 4 au Sénégal), elle le doit à un homme : Lamine Ndiaye. Très introduit dans le milieu salafiste et imam au quartier Ibadou du village de Keur Marième Mbengue au Lac Rose, Lamine Ndiaye a été l’absent le plus présent au procès de son épouse. Djihadiste sénégalais et membre de la filiere de Lac Rose qui a alimenté en hommes la branche de l’État Islamique en Libye et dont le plus connu reste sans aucun doute Mouhamadou Lamine Diop dit Abou Hatem, il aurait radicalisé Aïda Sagna. C’est en tout cas ce que soupçonne l’accusation qui s’appuie sur le changement radical de l’accusée après son mariage avec Lamine Ndiaye, déjà marié à une autre femme. Ce dernier l’aurait convaincue de faire le voyage de Libye pour rejoindre l’État Islamique. Elle a dégagé en touche en assurant devant la barre avoir fait le voyage toute seule. 

Devant les enquêteurs de la Dic, son propos serait tout autre. Elle aurait soutenu avoir été accompagnée par deux individus dont une dame. Mais si on se fie au témoignage du fils de l’accusé, sa mère et son mari ont fait le voyage ensemble.

Le fils au secours de sa mère  

Pape Ousmane Badiane, né de l’union précédente de l’accusée avec un autre homme, a accusé son beau-père de tous les noms d’oiseaux. À l’en croire, c’est Lamine Ndiaye qui est à l’origine de tous les déboires dans lesquels se trouve sa mère. Il reconnaît que cette dernière à qui il rendait visite à Zac Mbao, était gravement malade au point de ne pouvoir bouger ses membres supérieurs. Pape Ousmane Badiane ajoute qu’il était encore élève et n’avait pas les moyens de venir en aide à sa mère. C’est son professeur de comptabilité qui lui donnait de temps en temps de quoi acheter les médicaments de l’accusée. En revanche,  dans ses déclarations, il a affirmé que sa mère lui avait dit qu’elle devait se rendre en Tunisie pour se soigner. Il renchérit même avoir remarqué que sa mère avait un numéro tunisien avant de communiquer avec lui à partir d’un numéro libyen. 

Même s’il reconnaît que sa mère était devenue à cheval sur les principes de l’Islam, Pape Ousmane Badiane ne veut pas croire que cette dernière avait des liens avec des groupes terroristes. « J’ai appris qu’elle a été citée dans un acte terroriste, mais je ne la croyais pas capable d’un tel extrême. Je savais par pressentiment que ce n’est pas de ma mère qu’il s’agissait », dit le fils qui en veut à une seule personne, Lamine Ndiaye. « Je l’ai même dit devant les enquêteurs, je lui réglerai son compte », s’emporte Pape O. Badiane rappelé à l’ordre par le juge. Est-on pour autant devant un enfant qui veut sauver la mère de la condamnation ?

En tout cas, s’il ne tenait qu’au substitut du procureur, la version de l’histoire servie par Aïda Sagna au tribunal n’a rien à voir avec la vérité.

Dans un réquisitoire qui remonte dans le temps en installant le tribunal dans le conflit libyen post-Kadhafi, la représentante du parquet a rappelé que c’est dans ce contexte que des sénégalais se sont rendus en Libye pour rejoindre les rangs de l’État Islamique. Le parquet met l’accusée dans la même catégorie et croit savoir que les actes qu’elle a même posés avant son départ ne plaident pas en faveur de son innocence. Le ministere public est d’avis que c’est au contact de Lamine Ndiaye que Aïda Sagna s’est métamorphosée et est tombée dans l’Islam radical. 

Pour étayer son propos, elle invoque les témoignages de l’entourage de l’accusée devant les enquêteurs. Ces derniers auraient soutenu avoir affaire à une nouvelle Aïda Sagna après son mariage avec Lamine Ndiaye. Le substitut du procureur ne croit pas que le voyage de l’accusée en Libye était motivé par des raisons sanitaires car dans cette période, ce pays ne remplissait pas les critères recherchés.

Sur l’acte terroriste qui était prêté à Aïda Sagna à Sabratha, le ministère public est d’avis que la confusion n’est pas fortuite d’autant plus qu’elle était en Libye pour le jihad. Fort de ces convictions, le substitut du procureur a requis 15 ans de réclusion criminelle contre l’accusée.

Conditions de détention inhumaines selon la défense 

La défense assurée par Me Théophile Kayossi et Assane Dioma Ndiaye n’y sont pas allés du dos de la cuillère pour rejeter toutes les accusations contre leur cliente. À les croire, Aïda Sagna n’a rien d’une terroriste et ignorait tout du contexte libyen de l’époque raconté par le parquet. Selon Me Kayossi, Aïda Sagna ne doit pas être jugée selon le niveau d’information de l’accusation, mais selon le sien. 

L’avocat évoque ensuite les conditions dans lesquelles sa cliente a fait certains aveux à la Division des investigations criminelles. Et pour faire le lien entre la contrainte et ces aveux, la robe noire n’est pas allée loin. En effet, dans son réquisitoire, le représentant du ministère public a déclaré que l’accusée entendue plusieurs fois par les enquêteurs, a finalement « craqué » et a reconnu avoir été en Libye pour faire le jihad. 

La défense a aussi fustigé les conditions de garde de vue de l’accusée. Me Kayossi a rapporté au tribunal que sa cliente était enfermée dans une pièce et couchait à même le sol dans un froid de canard. « c’est un traitement inhumain infligé à cette dame qui revenait d’une intervention chirurgicale », a déploré l’avocat qui a plaidé les circonstances atténuantes. 

Pour sa part, Me Assane Dioma Ndiaye a demandé à ce que Aïda Sagna soit acquittée. Le tribunal rend sa décision le 29 avril.

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